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Développement durable

Point n'est besoin d'épiloguer longtemps sur l'omniprésence actuelle du développement durable, on nous le sert tous les jours tant dans la presse et les médias que dans la publicité ou dans le discours des entreprises ou de nos chers politiciens. Ce concept a totalement investi nos sociétés, notre « paysage » culturel et symbolique, tel un impératif irrépressible autour duquel le consensus serait général. Or, qui peut bien définir ce que représente le développement durable, qui en connaît l'origine, quelle est son histoire, qui sait vraiment ce dont il est porteur, quelles critiques sommes-nous en droit de lui opposer ? A ces questions, une tentative de réponse (bien sûr partielle et quelque peu partiale) !

Histoire et définition

La notion de « développement durable », traduction de l'anglais « sustainable development », apparaît pour la première fois en 1980 dans un rapport intitulé La stratégie mondiale pour la conservation publié par l'Union internationale pour la conservation de la nature.

Mais, c'est en 1987 que la Commission mondiale sur l'environnement et le développement, mise en place par l'assemblée générale des Nations Unies, donnera une première définition du développement durable dans son rapport intitulé « Notre avenir à tous » (souvent appelé Rapport Brundtland). Celui-ci est défini comme :

Le développement durable, c'est s'efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures.

Cette phrase étant immédiatement suivie par :  

Il ne s'agit en aucun cas de mettre fin à la croissance économique, au contraire. Inhérente à cette notion est la conviction que nous ne pourrons jamais résoudre les problèmes de pauvreté et de sous-développement si nous n'entrons pas dans une nouvelle période de croissance dans le cadre de laquelle les pays en développement auront une large part et pourront en tirer de larges avantages.

Nous y reviendrons.


Rappelons d'abord brièvement le contexte de ce rapport. En 1983, on crée la Commission mondiale sur l'environnement et le développement et on lui demande de plancher sur un « Programme global de changement ». Il s'agissait de :

  • de proposer des stratégies à long terme en matière d'environnement pour assurer un développement durable d'ici à l'an 2000 et au-delà ;

  • de recommander des méthodes pour faire en sorte que l'intérêt porté à l'environnement se traduise par une coopération plus étroite entre les pays en développement et entre des pays ayant atteint différents niveaux de développement économique et social et qu'elle débouche sur la réalisation d'objectifs communs s'appuyant mutuellement et tenant compte des relations réciproques entre la population, les ressources, l'environnement et le développement ;

  • d'envisager des moyens permettant à la communauté internationale de faire plus efficacement face aux problèmes de l'environnement, et

  • de contribuer à définir les identités de vues sur les problèmes à long terme de l'environnement et les efforts qu'il conviendrait de déployer pour résoudre les problèmes que soulèvent la protection et l'amélioration de l'environnement, l'adoption d'un programme d'action à long terme pour les prochaines décennies et des objectifs auxquels la communauté mondiale devrait tendre.

Après 4 années de travaux, cette commission, présidée par Madame Gro Harlem Brundtland (femme politique norvégienne), remet un rapport : « Notre avenir commun ». Sa particularité tient en la reconnaissance prioritaire qu'occupent pour la première fois les problèmes d'environnement de dimension internationale. Il s'agit du reflet d'une prise de conscience mondiale des menaces qui affectent l'environnement, provoquée par l'accumulation et l'ampleur des catastrophes dues aux défaillances et dysfonctionnements du système de production.

Seconde étape : la conférence de Rio en 1992 (sommet de la Terre). Le terme « développement durable » y reçoit ses lettres de noblesses et se diffuse plus largement auprès du grand public. Il est étoffé dans sa définition comme étant la conciliation de trois piliers : le progrès économique, la justice sociale et la préservation de l'environnement. La conférence de Rio, c'est aussi l'adoption de la convention de Rio (traité international dont l'objectif est de développer des stratégies nationales pour la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique) et la naissance de l'agenda 21 (sorte de plan d'action conçu pour le 21è siècle afin de mettre en oeuvre le développement durable à l'échelle d'un pays, d'un ou de plusieurs territoires, ou d'une d'organisation ).

Selon les ONG, il s'agissait d'un développement « économiquement efficace, écologiquement soutenable, socialement équitable, démocratiquement fondé, géopolitiquement acceptable, culturellement diversifié ».

Depuis, la popularité du développement durable s'est considérablement accrue. C'est devenu le leitmotiv de tous ceux qui se sont rendus compte un jour que notre mode de production et de consommation détruisaient pour partie la planète, que les ressources fossiles ne sont pas disponibles en quantité illimitée, qu'il fallait se préoccuper de l'état dans lequel on lèguera la planète aux générations futures, qu'il existait peut-être un lien plus profond possible entre éthique et économie,…

Cette prise de conscience a entre autre été portée par des personnages publiques starifiés, sous couvert de respectabilité scientifique et politique, dont l'exemple le plus emblématique, dans la culture francophone, est Nicolas Hulot, bénéficiant ainsi d'une publicité quasi-omniprésente sans jamais l'ombre d'un contradicteur, si ce n'est l'un ou l'autre dinosaure de laboratoire peu avenant qui nierait l'impact des activités humaines sur climat.

En outre, le développement durable est utilisé dans le discours publicitaire des entreprises afin de donner un côté écologique et respectueux de l'environnement à leurs activités, on appelle ça le greenwashing : les voitures propres, l'énergie verte, le commerce équitable…

Position des objecteurs de croissance

D'abord, qu'est ce qu'un objecteur de croissance ? C'est une personne comme vous et moi, dotée de bon sens, profondément concernée par son milieu de vie, son environnement, sa planète, c'est une personne horrifiée par la misère et les inégalités, exaspérée par les discours politiques consensuels, par les aberrations quotidiennes engendrées par le gaspillage à tous niveaux, c'est une personne harcelée par le formalisme administratif, par la déshumanisation du travail, par l'endoctrinement publicitaire,… On pourrait continuer la litanie, car en même temps, chaque objecteur de croissance est unique. (Si c'est pas beau ça !)

Comment le devient-on ? En faisant un constat très simple : l'Occident (terme générique désignant principalement l'Europe, et plus particulièrement l'Union Européenne, les Etats-Unis, le Canada) n'a eu de cesse, depuis l'époque Moderne, de propagé sa culture, ses modes de représentations, ses avancées technologiques à travers le monde. Il a imposé son modèle industriel de production et le modèle économique qui lui est corrélé avec l'aide des institutions qu'il a fondé : OMC, FMI, Banque Mondiale. Depuis environ la fin de la seconde guerre mondiale, ce modèle économique se fonde quasi-exclusivement sur l'idée de croissance économique, une croissance à la fois condition de possibilité et condition de survie du système. Or, dans son bon sens (ce qui, selon Descartes, reste encore ce qu'il y a de mieux partagé entre les êtres humains), l'objecteur de croissance se dit : « Tiens donc ?! Comment une croissance infinie de l'économie et du PIB est-elle possible dans un système où les ressources sont strictement limitées ?» Et bien, elle n'est tout simplement pas possible, il s'agit là d'un dogme propre au capitalisme, d'une mystification de l'esprit par des modèles mathématiques, d'une croyance aussi peu fiable que le Père Noël ou la petite souris (St Nicolas, lui, existe). La logique la plus élémentaire, à la portée d'un enfant de 6 ans, nous oblige donc à reconsidérer l'idée fondamentale du capitalisme basé sur la croissance et à choisir un nouveau mode d'organisation concernant les échanges, la production, le travail, l'environnement, …

Quid du développement durable ? En reprenant la définition communément acceptée issue du rapport Brundtland et sachant maintenant qu'il faut remettre en question l'idée de croissance infinie, on peut se contenter de relire la deuxième phrase que j'ai cité plus haut : « Il ne s'agit en aucun cas de mettre fin à la croissance économique, au contraire » et s'arrêter là. Il n'y a dans le développement durable aucune remise en question de la croissance. Donc, pour un objecteur de croissance, pour qui la croissance est un problème pour de nombreuses raisons (développées ailleurs), le développement durable fait partie du même problème dont il s'agit de se libérer : l'économie de marché basée sur le modèle productiviste et capitaliste de la croissance économique.

Plus profondément, il y a une contradiction entre l'idée du développement, entendu comme développement économique induisant un développement des conditions matérielles de vie et l'idée de durabilité, car d'un côté on veut toujours plus et de l'autre, on se retrouve confronté aux limites physiques de ce que la planète peut soutenir durablement. Or, ce qui semble véritablement en jeu derrière ce débat, c'est l'idée même de développement, notamment celui que l'on prétend apporter au peuple du Sud sous couvert des bonnes intentions universalistes des institutions financières internationales et de leurs programmes d'ajustements structurels, leurs prêts qui ont engendrés la fameuse dette des pays dits du Tiers-Monde ou autres accords de partenariat économique.

Ce développement se nourrit de l'idée de croissance. Il a permis l'amélioration des conditions matérielles de vie des peuples d'Occident, mais il est illusoire de croire que ce modèle puisse s'appliquer à l'ensemble de la planète, nous n'en avons qu'une pour vivre ensemble. De plus, dans les faits, la croissance ne fait qu'augmenter les inégalités entre peuples du Nord et peuples du Sud. Même au sein de ces peuples, l'écart entre riches et pauvres s'est largement accru. La croissance économique et le développement du modèle industriel et productiviste sont également à l'origine de toutes les pollutions dont nous subissons aujourd'hui les conséquences et demain plus encore. Force est donc de constater que les supposées retombées bénéfiques pour tous de la croissance constitue un mythe plus qu'une réalité.

Bref, pour de nombreux « décroissants », dont Paul Ariès (politologue français) notamment, le développement durable, ce n'est rien d'autre qu'un leurre agité par le pouvoir économico-politique, rien d'autre que d'essayer de polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps, sans changer nos modes de consommation et de production qui sont à la base du problème environnemental auquel nous sommes confrontés. Serge Latouche (philosophe, économiste) dit : « Le développement durable nous enlève toute perspective de sortie, il nous promet le développement pour l'éternité ! Fort heureusement, le développement n'est pas durable. »

Bibliographie sommaire pour aller plus loin :

Serge Latouche, Survivre au développement, Mille et une nuits, 2004.
La décroissance, le journal de la joie de vivre
, Casseurs de Pub.
Le développement durable, un outil pour changer le monde ?
, par Natacha Wilbeaux, avec la collaboration d'Erik Rydberg, Cahier des alternatives, n°2, mai 2003, GRESEA.

Jean Ziegler, Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Points, 2002.

1. Cité par Serge Latouche dans S., Latouche, Survivre au développement, Mille et une nuits, 2004, p.52.
2. Idem, p. 62.